Le poids des mots

Notre besoin de donner une « couleur identitaire » à notre enfant nous pousse souvent à lui attribuer certaines caractéristiques au travers d’adjectifs divers.
Une maman disait par exemple avec tendresse, au sujet de sa fille de 18 mois qui ne marchait pas encore : « C’est une grosse fainéante ! » ; puis, s’adressant à sa fille : « Hein ma grosse mémère ! ». Quelques années plus tard, je ne fus pas étonnée d’apprendre que cette petite fille, à la moindre difficulté rencontrée à l’école, se faisait traiter de fainéante par sa maîtresse. « Fainéante » était un qualificatif que cette petite fille avait probablement entendu pendant une grande partie de son enfance, et qui peu à peu l’avait façonnée, déterminée. Sa maman, et sûrement dans son sillon le reste de son entourage, par quelques mots anodins et sans aucune volonté malveillante, l’avaient en quelque sorte programmée pour répondre à un certain schéma. Ce schéma de la petite fille fainéante se basait uniquement sur un minuscule élément de son développement psychomoteur : le fait de s’être mise à marcher tard. On aurait pu donner mille autres interprétations à ce phénomène. Mais la maman avait choisi inconsciemment de le connoter comme un positionnement fainéant, et l’entourage, ainsi que l’enfant, l’avaient intégré comme une réalité à part entière. L’enfant s’était ainsi approprié cette réalité et avait renvoyé au monde extérieur tous les attributs de la fainéantise.

Quand nous nous trouvons auprès d’enfants, nous avons tendance à oublier combien ils prennent pour « argent comptant » tout ce que nous disons, combien notre influence est grande sur eux. Nous ne prenons pas toujours conscience que leur cerveau est en pleine formation, et que les mots et les histoires que nous créons autour d’eux ont autant, voire davantage d’effets que la programmation d’un logiciel informatique.

Cet esprit en formation peut être aussi bien une occasion extraordinaire de faire s’épanouir son enfant, qu’une immense vulnérabilité pour lui. Par les mots que nous prononçons au quotidien autour de l’enfant, nous créons en lui des automatismes qu’il gardera pour la vie entière. D’ailleurs, une partie du travail du psychologue consiste, avec les adultes, à retrouver les pensées automatiques liées à une souffrance ou à un comportement inadapté. Un patient souffrant d’éjaculation précoce s’est par exemple entendu dire toute son enfance « Il ne sait rien garder pour lui ! », parce qu’à l’âge de 7ans il avait divulgué à sa grand-mère le futur prénom de sa sœur en gestation, alors que sa maman lui avait fait promettre de ne pas le révéler. Cet épisode fut travesti en règle immuable par ses parents, qui construisirent, sans le vouloir et sans malveillance, un mythe autour de lui de « Celui qui ne sait rien garder ». Chaque gant perdu à l’école, chaque argent de poche trop vite dépensé venait alimenter le mythe, et renforcer en cet enfant l’idée qu’en effet il ne savait rien garder pour lui. Sa personnalité se construisit ainsi autour de cette idée, comme s’il était né avec cette « tare » et qu’il fallait faire avec.

Le mythe, c’est donc cette histoire qui se construit autour de l’enfant tout au long de son développement, et qui forge peu à peu son identité. Le mythe est composé d’abord d’éléments réels. Mais en fonction d’un ensemble de croyances, de conceptions, de fantasmes, de références, de valeurs portées par le ou les parents, ces éléments réels vont se voir interprétés pour raconter une histoire, l’histoire de l’enfant.

Je me plais ainsi à écouter toutes les anecdotes que me racontent les parents au sujet de leur enfant, qui semblent a priori sans importance. Ces anecdotes, pourtant, viennent alimenter le mythe, l’histoire de l’enfant.

On comprendra alors combien peser ses mots en sa compagnie est fondamental dans l’évolution de l’enfant. Le premier mot à construire le mythe est, bien sûr, le prénom qu’on attribue au nouveau-né. Derrière le prénom se cache en effet une histoire, une signification porteuse de valeurs bien particulières, que ce soit uniquement aux yeux des parents (prénom de la grand-mère, à laquelle on prête tel ou tel attribut) ou dans une conception plus générale. Le prénom raconte déjà une histoire et participe aux prémisses de la création du mythe.

Et puis il y a tous ces mots que l’on prononce au quotidien au sujet de l’enfant, et qui viennent nourrir son imaginaire et sa construction identitaire. Une étude a été menée en 1976 (Condry et Condry), par exemple, au sujet des qualificatifs qu’on attribue à un bébé en fonction qu’il soit garçon ou fille. Deux groupes de personnes se voyaient séparées dans deux pièces différentes. On présentait alors la vidéo d’un bébé qui réagit à la sortie brutale d’un diable à ressort hors d’une boîte. Au premier groupe, on disait que le bébé était une fille, puis au deuxième groupe, on disait que c’était un garçon. On demandait alors au groupe de décrire la réaction du bébé. Quand le bébé était censé être une fille, le groupe estimait dans sa majorité que sa réaction était une réaction de peur. Quand le bébé était censé être un garçon, le groupe estimait alors qu’il s’agissait de colère.

Cet exemple montre bien comment nous avons tendance à projeter nos propres conceptions sur autrui, y compris nos enfants. Ces projections, ce mythe, sont hautement nécessaires à la construction de l’identité de l’enfant. Mais ils peuvent aussi devenir néfastes.

C’est pourquoi il est primordial de choisir ce que l’on souhaite mettre en valeur chez son enfant, et ce que l’on souhaite aussi ne pas cultiver.

Il convient par ailleurs de ne jamais employer le verbe « être » le jour où l’on a besoin d’employer un qualificatif péjoratif. Si votre enfant a eu un comportement agressif par exemple, ne dîtes pas « Tu es méchant », mais « tu fais le méchant ». La différence semble minime. Pourtant, d’un côté (« Tu es … ») elle stigmatise l’enfant et l’ancre dans un état immuable ; alors que de l’autre (« Tu fais le … »), elle interprète le comportement de l’enfant comme un rôle dont il peut choisir de sortir à tout moment.

 

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Psyrene

Le Centre PSYchologie, REcherche, NEurosciences se situe à Lyon, sur le plateau de la Croix-Rousse (69004). Il regroupe différents praticiens : psychologues, neuropsychologues, hypnothérapeutes, sophrologues, praticiens en TCC, en neurofeedback, en réalité virtuelle, en méditation pleine conscience, méthodologiste et psychopédagogie « Apprendre à Apprendre ».